Obama : le hasard et la nécessité
L’événement est historique ce qui signifie que nous parlerons longtemps, et plus encore, de ce qui vient de se passer aux Etats-Unis. Plusieurs pages de l’histoire contemporaine viennent d’être subitement réécrites à la lumière des conséquences de chaque étape : désormais l’élection de Barack Obama s’inscrit dans les conséquences directes des événements qui l’ont précédée, car l’histoire, si elle n’est pas écrite à l’avance, répond malgré tout aux règles de causalité du darwinisme : le hasard et la nécessité marchent ensemble dans la détermination des événements historiques. Il ne s’agit pas de décréter que l’élection d’Obama est l’effet inéluctable de la guerre de Sécession, ce qui serait une sottise ; il s’agit d’inscrire désormais ce gène historique, jusqu’alors invisible ou difficilement perceptible, dans la compréhension des événements du passé récent ou plus lointain. Il s’agit aussi de comprendre comment cette élection constitue la première réponse historique des Etats-Unis au 11 septembre, au désamour de l’Amérique qui a envahi la planète et comment, désormais et quoi qu’il se passe sur le terrain politique, le visage et la perception des USA ont définitivement changé.
La conscience historique des américains.
Parce qu’ils sont une nation encore jeune, les américains ont une conscience plus aiguë du pouvoir des peuples sur l’écriture de l’histoire. La nation américaine sait, par un passé encore récent, documenté et bien connu, qu’un peuple se fabrique son histoire envers et contre tout, dépassant les contraintes sociologiques, géographiques ou économiques dont on a trop vite affirmé qu’elles étaient les seuls facteurs de l’évolution des groupes humains. Cette conscience historique ne s’impose pas aux peuples quotidiennement et la passivité devant les contraintes et les évolutions forcées constituent la règle des comportements humains face à l’immensité historique. Puis devant un mur infranchissable, une accumulation de désastres et de catastrophes dont chacun a peu ou prou la conscience qu’elle signe le déclin inexorable de la communauté, le peuple américain a reconnu Barack Obama non comme un sauveur mais comme un signal : l’heure était venue de changer le cours de l’histoire, de changer de voie, d’extirper du passé douloureux les véritables leçons de l’histoire.
Sur ce plan, les Républicains n’ont pas démérité, tant sur le plan culturel que politique : c’est la chaîne Fox, conservatrice, qui, avec la série « 24 heures », a imposé avec régularité dans les foyers américains l’idée que le commandant en chef pouvait être un noir. C’est la nomination par Bush père de Colin Powell comme patron de l’armée américaine. C’est enfin Bush fils qui a donné aux Etats-Unis la crédibilité internationale de visages noirs, en nommant Powell et Rice a des fonctions de très haute importance stratégique pour le pays. Ce qui n’était pas envisageable dans les années 70, lorsque les militants noirs des Blacks Panthers étaient alors considérés comme des ennemis de l’appareil d’Etat, les Républicains ont su l’intégrer dans la mentalité américaine. Sans Powell, sans Rice, quoique l’on pense de leur action politique, il n’y aurait pas eu Obama.
La réponse historique au 11 septembre.
Lorsque les commentateurs politiques énonçaient doctement qu’après le 11 septembre, rien ne serait plus comme avant, ils ignoraient en vérité la portée historique de l’événement. Il faut bien convenir, malgré toute l’horreur des attentats du 11 septembre, que cette catastrophe américaine n’aurait été qu’un épiphénomène sanglant dans l’histoire du monde, si n’avaient été les causes et les conséquences visibles de ces attentats.
Or le 11 septembre, au-delà de l’acte terroriste qu’il demeure à l’instar d’autres actes terroristes, a bouleversé le monde occidental : habitué à ne pas être aimé des peuples les plus pauvres au regard d’un long passé d’impérialisme colonial ou économique, nos pays ont découvert qu’ils étaient haïs, profondément haïs, que chacun d’entre nous était haï. Pire, le 11 septembre a révélé la haine intérieure : les occidentaux se dégoûtaient eux-mêmes, découvrant dans leur mode de vie, dans leur rapport au monde toutes les tares de systèmes de domination intérieure et extérieure. L’altermondialisme révélait ce dégoût pour une conception absurde de l’humanité et ralliait, autour de leaders occidentaux, des peuples asservis aux logiques désincarnées de l’économie de marché. Répondant à ce dégoût, des peuples ont parfois choisis des oppositions dures au système, tantôt par l’élection de leaders altermondialistes (Vénézuela, Brésil, Colombie), tantôt par le choix suicidaire de l’asservissement religieux (Monde musulman), ne considérant dans ses choix qu’une seule légitimité : l’affirmation de la détestation de l’Occident et de son leadership américain.
Le gouvernement américain a répondu comme on sait au 11 septembre. Par le mensonge et la guerre, pas l’autisme devant les cris de désespoir d’une humanité soumise aux réajustements structurels, à la dépendance alimentaire, réduite à la mendicité face aux institutions financières. Puis tout s’écroule. Le marché ne régule plus rien, les prix alimentaires s’envolent du fait des spéculations. Puis c’est au tour des américains d’être eux-mêmes gravement touchés, plus d’un million de familles expulsées de leur maison face à l’envolée des taux d’intérêts, trois millions encore en suspens. Enfin, tout le château de cartes s’effondre, laissant entrevoir qu’il ne s’agissait que d’une construction volatile et imaginaire et non, comme l’avaient théorisé les économistes libéraux d’un système rationnel et autorégulé selon des modèles mathématiques savants.
Devant cette conjonction de catastrophes, de haine internationale, de misère intérieure grandissante, les américains ont repris la main. Ils ont d’abord compris qu’ils étaient haïs et pourquoi ils l’étaient : ils incarnaient l’arrogance impérialiste des blancs toujours plus riches et plus cupides face à un monde coloré oscillant entre jalousie et désir de revanche. Et ils ont décidé de rejoindre le monde, de s’approprier la revendication universelle d’un monde plus juste dans la mesure où cette revendication représentait la seule issue qu’ils entrevoyaient à leur propre déclin. Face à une Sarah Palin, caricature de l’Amérique blanche isolationniste et ignorante qui, selon Fox News, ignorait que l’Afrique était un continent, l’électorat d’Obama, quelque soit son degré d’instruction, est conscient de par ses origines ou sa conscience que le monde existe en dehors des Etats-Unis.
En élisant leur premier président noir, avec un nom venu d’ailleurs, de cette Afrique qui a fourni tant d’esclaves au pays, ce nom qu’il a pu conserver lui, de par son histoire, légitimant la démarche de Malcom X, les américains ont envoyé le signal qui doit marquer la fin de la haine américaine : le leadership américain n’est plus blanc, n’est plus racialement dominateur. S’il reste impérialiste, et il le restera car c’est la nature des grands Etats que de l’être, l’alibi anti-occidental trouvera face à lui un homme dont la grand-mère danse sur les terres rouges du Kenya. Les américains ont envoyé le signal de la fin officielle du racisme d’Etat : quelque critiquables que seront les décisions de la prochaine administration Obama, le soupçon du mépris sera illégitime. Les américains ont voté la fin de l’après 11 septembre avec Obama pour solde de tout compte.
Le libéralisme idéologique brutalement couvert de poussières.
Toute une série d’idéologies étroites viennent d’un coup de prendre un sérieux coup de vieux. Non que l’élection d’Obama aille provoquer des bouleversements dans l’ordre économique américain et mondial, mais parce qu’elle intervient avec cette force symbolique dans la plus grande crise de confiance que le capitalisme ait connu depuis les années 30 et, particulièrement, depuis l’avènement des idéologies Thatcher / Reagan dans les années 80.
En France, nous pouvons sourire désormais de la rupture sarkozienne, laquelle, sur tous les plans, est devenue « has been ». Sur le plan de la discrimination positive, que plusieurs états américains ont abrogés au cours des référendums organisés à l’occasion de l’élection et que Barack Obama a fait voler en éclat en démontrant, justement, que son élection ne devait rien à la discrimination positive mais à une évolution en profondeur des mentalités qui ont su oublier que le futur président serait noir ou blanc. Les notions de diversité, de minorité visible, si chère à nos élites, et qui enferment les intéressés dans une identité dont ils veulent justement s’échapper est précisément une incise de la pensée libérale : la société ne serait qu’une juxtaposition de communautés, des segments de marché, qui tendraient à vivre ensemble au moyen d’un appareil juridique permettant la représentation équitable de chaque communauté. La campagne Obama a ringardisé cette conception au profit d’un droit à l’indifférence : seul compte ce que chacun veut affirmer de lui, ses convictions, son talent, ses ambitions et le reste, réduit soit à l’intime soit au néant, ne devant pas être pris en compte dans l’évaluation et le choix. Obama n’a pas élu comme d’autres ont été nommées ministres en France, en fonction de leurs origines plus que de leurs capacités, non, Obama a été élu parce qu’il était incontestablement le meilleur.
C’est aussi le constat qu’avec cette élection, les américains ont pris acte du cataclysme économique et qu’en choisissant un homme nouveau dans tous ces aspects, ils attendent un aggiornamento complet de la conception de la société humaine. Il n’est pas anecdotique que les principaux soutiens économiques d’Obama sont venus de la Silicon Valley, qui lui a fourni nombres de conseillers dans sa campagne : il s’agit d’une autre conception de l’entreprise, du rôle émancipateur du travail, de l’exigence de prise en compte de l’humain dans les décision économiques.
Obama l’américain, mais Obama quand même.
Il serait illusoire d’imaginer que Barack Obama transformera la société américaine et les rapports des Etats-Unis avec le monde de façon radicale. Il n’a pas été élu par le monde, mais bien par des américains qui entendent qu’ils servent les intérêts de son pays. Et les intérêts américains s’opposent durablement, sur un certain nombre de sujets, aux intérêts d’autres peuples de par le monde. Il n’y a donc pas d’illusion à avoir sur les décisions politiques qui suivront. Président américain, il sera.
Mais le symbole est si fort, il détermine si fortement la perception que nous allons désormais avoir des Etats-Unis que la justification de cette politique américaine, aussi désagréable qu’elle soit, ne nous apparaîtra pas aussi illégitime que par le passé. L’arrogance américaine et sa détestation était fondée sur deux aspects : la suprématie blanche qui, encore et toujours, s’impose au monde et l’impérialisme économique de la première puissance. Si l’arrogance américaine change de couleur, elle en perdra durablement sa capacité d’engendrer de la détestation. Car pour chaque habitant de la terre, il y a désormais une part d’Obama en lui. Demeurera l’impérialisme économique, et ses stratégies, inhérents au statut des Etats-Unis et dont on ne peut souhaiter l’effondrement.
Y a-t-il une intelligence historique des peuples ? Aucun historien ne le démontrera scientifiquement. Mais lorsque tout s’écroule devant nos yeux, l’arrivée de Barack Obama à la tête de la première puissance mondiale laisse entrevoir que hasard et nécessité sont enfouis dans les moteurs qui font avancer les peuples.